Textes ouverts
Texte ouvert 1 : La liberté d’écrire… et de ne pas publier!
16 janvier 2011
« Pour moi, une journée sans écrire est une journée à rayer du calendrier.»
« À 7 ans, je formais des lettres à l’aide de mon transparent et j’avais l’impression que chacune d’elles m’ancrait solidement en moi-même. Quarante ans plus tard, l’écriture demeure pour moi aussi vital que le boire et le manger.»
Vous croyez sans doute que je viens de citer deux écrivains renommés? Pas du tout. J’ai glané la première citation chez une enseignante à la maternelle qui ne changerait pas de métier pour tout l’or du monde et la seconde, chez un ébéniste qui aime autant le grain du bois que l’encre sur le papier.
Je n’aurais jamais cru que monsieur et madame tout le monde puissent ressentir un besoin d’écrire aussi viscéral… que le mien! C’est la découverte la plus renversante de mes premières années d’animation. Mais, pour ne pas être trop ébranlée sur mon socle, j’ai présumé que ces gens devaient, tôt ou tard, envisager une publication de leurs écrits. Autrement dit, au lieu de laisser leur attrait pour l’écriture et leur talent manifeste trouver leurs formes naturelles d’expression, je les ai coulés dans le moule standardisé de l’édition - du connu pour moi.
Pourquoi cette visée trop étroite? Parce que, sans le savoir, j’étais enrôlée dans la Secte de la Tour d’ivoire selon qui, cet héritage de l’écriture, forgé au fil des millénaires, doit servir les intérêts d’une poignée d’humains: les professionnels. Exactement comme au Moyen Âge où les scribes avaient l’apanage de l’écriture… et le statut social qui allait avec!
C’est bien simple, je faisais de l’artisme comme d’autres font du racisme ou du sexisme. L’artisme est une attitude mentale sectaire qui vise à réserver les privilèges de l’art, quelqu’il soit, à une élite aristocratique.
L’artisme me plongeait en outre dans un déchirant combat intérieur. Imaginez : tout en multipliant les ateliers, je leur reprochais de me voler le temps et l’énergie que j’aurais pu consacrer à tous ces livres que je désirais écrire. Je mettais sans scrupule la châtelaine écrivaine au-dessus de la soubrette animatrice, tout comme je plaçais les auteurs socialement reconnus au-dessus des amateurs sans prétention.
Par chance, la vie m’a fait peu à peu comprendre que l’écriture du 3e millénaire appartient à tous ceux et celles qui en ont besoin. Il serait impensable, en effet, que la majorité de la population instruite se contente d’utiliser les caractères de l’alphabet pour signer des chèques et faire des listes d’épicerie...
Même si l’artisme me joue encore parfois de vilains tours, je suis contente de vous dire que j’ai officiellement défroqué de la Secte de la Tour d’ivoire. Ma famille d’esprits se compose maintenant autant de mes écrivains chouchoux que de vous tous qui aimez vous regrouper en ateliers pour élargir votre registre d’expression, enrichir vos récits autobiographiques, découvrir le monde enchanteur de la fiction, et devenir les uns pour les autres une banque d’inspirations.
Bien entendu, je me sens aussi fortement reliée à vous qui préférez coucher sur papier, dans le secret de votre chambre, vos expériences, intuitions et questions personnelles, vos poèmes spontanés ou vos fantaisies les plus farfelues.
Vous êtes tous à mes yeux des écrivains dans l’âme dignes d’attention et de considération. Et c’est pour vous que je revendique désormais, haut et fort, la liberté d’écrire… et de ne pas publier!
Si vous vous sentez faire partie de ma famille d’esprits, ou si vous considérez que l’artisme a déjà fait des ravages en vous et autour de vous, faites-le moi savoir, dans vos mots à vous, comme on dit… Vous trouverez au menu Articles de ma page professionnelle Facebook plusieurs réactions et commentaires à ce premier texte ouvert que j’y ai fait paraître.
Texte ouvert 2 : Le premier jet ou « Écris tout ce qui te passe par la fenêtre.»
21 février 2011
Suivant cette invitation de la poète et romancière Lise Hirtz Deharme, une des muses du surréalisme, par un dimanche après-midi tristounet, j’ai ouvert neuf fenêtres donnant sur l’écriture de premier jet. Je me suis inspirée des quelques personnes qui ont répondu à mon mini sondage sur Facebook, et largement aussi de mon dernier ouvrage : Comme un livre ouvert, éloge et pratique de l’écriture sans frontières.
1- Suivez la rivière, non le castor!
Le plus souvent, l'écriture de premier jet s’oppose à l'écriture 'songée', construite, finement ciselée. Le regretté Noël Audet qualifiait ce mode créatif d’errance, de vagabondage et de flottement de l’attention, d’égarement de l’esprit et de tempête déversoir. André Gide disait qu’il composait dans la folie et relisait dans la raison. Ici et là, on parle d'écriture intuitive, sauvage, rapide, ad lib, non-stop, et même de laisser-aller subliminal.
Pour y parvenir, écrivez de façon continue, évitez les ratures, éloignez de vous les gommes à effacer, ne pesez pas en cours de route sur la touche ‘delete’, ne vous demandez pas si tel mot est judicieux ou si votre virgule est appropriée, ne cherchez pas à pondre la phrase ou la métaphore du siècle. L’écriture de premier jet fait fi des règles du savoir-faire et du bon goût. Elle est un flot continu. Ce n’est pas le temps de lui construire des barrages. Suivez la rivière, non le castor!
2- La technique Nadeau des mots
Quand j’ai commencé à voler de mes propres ailes comme animatrice, j’ai écrit dans mon carnet de travail : c’est un saut périlleux sans être une séance d’athlétisme… pour se refaire une musculature d’écriture, rien de mieux que la technique Nadeau des mots : l’écriture primitive. Cette appellation d’origine non contrôlée désigne la sorte d’écriture que je vous invite à pratiquer seul ou en groupes. L’écriture primitive est un entraînement continu à l’expression de vos pensées, sensations, sentiments, intuitions, fantaisies et rêveries, sans recherche de performance littéraire. En ce sens, vous admettrez avec moi qu’elle est impropre à la publication.
3- Une boîte à surprises
Martine Fontaine écrivait sur mon babillard que pondre un premier jet équivaut à ouvrir une boite à surprises. C’est vrai. On ne sait jamais ce qu’on va y trouver. Même en ateliers où parfois un thème donne le point de départ, nul ne peut en prédire le point d’arrivée.
Dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur, Christiane Rochefort nous résume sa méthode : « N’importe quoi. La première phrase qui me tombe sous la main. Par exemple en sortant du lit… Là, je pars dans l'enchaînement des mots. Au bout d'un moment, il arrive que j'aperçois où je vais. Je peux aussi me tromper et ne pas être où je crois, je suis ailleurs, bon; alors j'y vais. Mon rêve littéraire, c'est la dérive totale. C'est là qu'on est vraiment branché. Sur... excusez-moi je ne sais pas comment ça s'appelle. Mon inconscient doit le savoir, lui. Elle. Mon inconsciente. Et je lui fais une sacrée confiance. Elle est ce que je suis. »
Confiance, le mot est lâché! Si on pensait trouver un p’tit rien tout nu dans une boite à surprises, quel plaisir aurait-on à l’ouvrir?
4- L’écriture primitive a horreur de la ligne droite
Vous faites un acte de foi en votre créativité dès que vous laissez un mot déambuler bras dessus bras dessous avec un autre. Ce nowhere vous mènera sûrement quelque part. Mais, tout comme la nature, l’écriture primitive a horreur de la ligne droite. Elle leur préfère de loin les digressions et circonvolutions.
Lors d'une randonnée ou d'un voyage, on ne sait jamais quand surviendra l'instant inoubliable qui valait le déplacement ou le détour. De même, le moment essentiel peut se produire au tout début de votre période d'écriture, au milieu ou vers la fin. Il n'y a pas de crescendo dans un texte de premier jet et aucun rapport entre sa durée et sa richesse. Dommage pour les procrastinateurs, l’excuse du manque de temps ne tient pas le coup ici! Vous pouvez écrire pendant dix minutes et entendre soudain tinter à vos oreilles une phrase qui sonne comme un oracle.
5- Dans ce chantier, rien ne doit céder sous le pic des démolisseurs
Je suis d’accord avec Pauline Lévesque : l’écriture sauvage draine le rose et le noir, le doute et la paix, la peine comme le bonheur. Pour lui donner toutes ses chances de survie, osez formuler n'importe quel sentiment mal vu ou déraisonnable, des souvenirs brûlants ou des banalités désarmantes. Dans ce chantier, rien ne doit céder sous le pic des démolisseurs. Ne portez pas de jugements artistiques ou moraux sur votre expérience, car vous pourriez bien rejeter l'or en même temps que les débris.
À Lucie Octeau qui m’écrivait que le premier jet était le plus authentique, je dois répondre oui et non. Oui parce que s’il est le plus involontaire possible, il déjoue nos censures habituelles. Non parce que les sensations fraîches, images fortuites et liens déroutants se bousculent trop souvent à la sortie avec nos tics, clichés et idées convenues.
6- Donnez-leur un peu d’oxygène!
Aussitôt rédigés, vos textes, aussitôt oubliés? Ce mauvais traitement est la cause de plusieurs désaffections en écriture. C'est si difficile de toujours repartir à zéro, pourquoi ne pas vous élever à partir de ce que vous avez déjà édifié? Vos premiers jets ne sont pas de simples brouillons, tels qu'on qualifiait autrefois les rédactions scolaires bâclées. Même imparfaits, on y décèle déjà votre manière de bouger sur papier, votre ton et votre vision singulière des choses. Au lieu de les abandonner, relisez-les en soulignant les passages qui ont besoin de prendre de l'expansion. Soyez bons samaritains, donnez-leur un peu d’oxygène! Et recommencer à écrire de plus belle avec eux.
7- Art de l’éphémère et calligraphie chinoise
Cette dernière fenêtre reflète ma pensée du temps où je rédigeais Comme un livre ouvert. Depuis, j’ai été saisie par un reportage sur une tradition océanienne où des femmes se concentrent toute la journée à l’élaboration d’un motif sur le sol pour l’effacer à la nuit tombante. Mon mental d’occidental obnubilé par la productivité et l’efficacité en a aussi pris pour son rhume devant le courant plus moderne de l’art éphémère où des créateurs offrent à la première marée venue les oeuvres qu’ils ont dessinées sur le sable. J’ajoute à cela le conseil du poète calligraphe Su Shi (1086-1101) à ses élèves : « Avant de dessiner un bambou, laissez-le croître en vous. » On dit qu’une calligraphie chinoise est bonne si l’inspiration de base, le corps qui la ressent et le souffle vital (le qi) qui le traverse se rencontrent sur la page blanche. Ici, c’est le règne absolu de l’instantanéité.
Alors je me dis que l’écriture primitive peut être un instant de communion avec la vie, une méditation en crayon qui possède une valeur en elle-même, peu importe ce que vous en faites par la suite. De premier jet en premier jet, qui sait où cette spirale de l’éphémère nous conduira, tous tant que nous sommes…
8- Le bonheur dans nos cahiers!
Inutile de diviser mes groupes en débutants, moyens et avancés. Je suis toujours étonnée de voir de nouvelles venues couler admirablement dans l’écriture primitive pendant que certains piliers d’ateliers ont toujours des boulets aux pieds. Pour Denise Noël, le premier jet c’est le bonheur de se laisser aller à ce qui émerge spontanément. Et pour cause! Dans le chapitre ‘Dansez avec l’imprévu pour libérer votre flot créacœur’ de son dernier ouvrage, Le Cœur Créateur, elle écrit que « chaque instant de notre vie a un potentiel artistique. Qu’il peut avoir la grâce et la vitalité d’une salsa. La beauté mystérieuse d’un poème. La tendresse d’une chanson d’amour. La joyeuse folie des bouffons. L’ardeur des éclosions amoureuses et créatrices. La liberté d’un jeu d’enfant. L’enchantement et la profondeur d’un conte plein de sens. »
Si nous apprenons à danser avec l’imprévu et à apprivoiser l’inconnu dans tous les autres secteurs de notre vie, parions que nos écritures spontanées et ressenties en ressortiront grandies. Et ce sera le bonheur dans nos cahiers!
9- Un allume-feu coup de foudre
Je vous laisse avec ces deux belles visions de l’écriture de premier jet qui sont apparues comme par enchantement sur mon fil de nouvelles. La première est de Lucie Morin : « Je dirais un allume-feu... d'une petite étincelle peut naître un feu de joie ou un brasier destructeur... ou un bon feu qui nous réchauffe l'âme.» Et la seconde est signée Irène Durand : « C'est un désir… comme un petit coup de foudre.»
Ne trouvez-vous pas qu’il y a des atomes crochus entre les deux?
Voici quelques pistes si, après sa lecture, vous avez envie d'y réagir... d'un premier jet! Dites-moi, quelle fenêtre vous a apporté un peu d’air frais? Sur laquelle aimeriez-vous plutôt tirer les volets? À la lumière de vos propres expériences d’écriture, y en a-t-il une autre que j’aurais oublié d’ouvrir?
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Comme c’est une bonne idée de nous intégrer dans cet exercice d’écriture... Je m’y suis glissée ce matin et te partage le fruit de cette «errance» spontanée...
Et toutes ces fenêtres ouvertes, invitantes, vers laquelle me diriger et entrer? Je suis attirée, «attisée» même, vibrante mais aussi éparpillée: il y en a trop... Trouver la mienne, l’ouvrir spontanément, en fermant peu à peu celles que Denise N. vient de m’ouvrir...
À la mienne, plein de mots se bousculent comme les flocons neigeux qui virevoltent devant ma fenêtre de cuisine endimanchée. Les flocons ne se laissent pas embrigader... ils filent au gré du vent en direction nord, sud, est ou ouest...
Les mots de ma tête virevoltent ainsi, présentement, dans une non direction. C’est l’errance... le vide après le plein... un vertige me prend... j’hésite... mon stylo bafouille... je sens un regard sur moi, une commande... Pourtant, non, on m’a ouvert grand des fenêtres pour ouvrir mes mots mais je résiste... Où suis-je?
J’ai ouvert ma fenêtre avec enthousiasme mais elle se referme malgré moi, sans mots dits... parce que peut-être que je maudis une part de moi «qui ne dit mot consent»... Consentir à ouvrir cette fenêtre sur ce matin dominical neigeux pour dire simplement que les mots sont le plat de résistance ma journée. Sans eux, je serais une anorexique de la vie et devrait me rendre quotidiennement pour une perfusion de globules de mots dans le plexus solaire créateur (ou créacoeur).
Les mots libérés en rencontrent d’autres et s’articulent comme la colonne vertébrale qui tient la vie en bonne santé... Au tourbillon des mots emmêlés aux flocons neigeux de la fenêtre que j’ai ouverte, je retiens de mon «vagabondage» matinal qu’un déjeuner dominical aux mots spontanés protège des maux hivernaux. À suivre.
                     Denise Bilodeau
Je viens de lire ton texte (en attendant de me joindre à Facebook!). Je n'ai rien à ajouter. Je voulais juste te dire que cela m'a fait un bien fou de le lire. Merci! Il est aisé de retomber au fil des lignes et des pages dans l'écriture contrôlée alors tes propos viennent de chasser, au moins pour quelque temps encore, le censeur intérieur qui me hante sans cesse.                      Aline
J'ai pris le temps de souper, d'aller promener mon chien et enfin de lire tes pensées sur le premier jet. (Après cette lettre, je plonge dans un bain chaud moussant). C'est bizarre comme cet arrivage de mots tombe bien. C'est comme une synchronicité (…) Tout ça pour dire que j'apprécie ta vision de ce moment de la création qui est le côté sauvage du geste de l'écrivain. Je suis d'accord que ce n'est qu'un ancrage, un début, un chantier ou même une mise "en état psychologique". Mais tout de même, il faut chaque jour s'entraîner à l'écriture, même si elle est laide, comme un chanteur, avant de chanter bien, doit chanter "laid" comme disait ma prof de NY. Et puis comme tu dis, il peut y avoir des pépites d'or dans cette mine-là. Et puis, écrire, comme la danse, ça se pratique. Un bon danseur fait toujours un bon réchauffement. Comme tu le dis, il ne faut pas tout jeter ce qu'on a écrit. Cette partie-là, la relecture et peut-être la réécriture, est importante pour que le travail du premier jet prenne un sens. De mon côté, c'est ce qui me reste à apprivoiser. En fait, ou bien je m'installe dans une écriture "songée" qui en général n'est pas très intéressante, ou bien je fais du premier jet qui me fait tripper, mais que je n'arrive pas à relire pour en tirer quelque chose. Il y a un petit maillon à trouver pour accrocher ma voix dans le texte.
     Diane Letendre
Ton courriel est vraiment arrivé à point pour moi. Je participe actuellement à un atelier hebdomadaire sur la créativité et je n’avais pas pensé utiliser certains de mes premiers jets comme éléments de départ. Notre « devoir » cette semaine est de faire une liste et d’écrire quelques paragraphes sur le thème: J’ai le goût de…. Je vais donc rouvrir mes cahiers et mes premiers jets vont me servir de petit bois d’allumage. Quelle bonne idée de nous faire suivre ce texte. Les paragraphes 6 et 7 m’ont particulièrement touchée. J’ai la plupart du temps abandonné mes premiers jets et je vais certainement leur donner un peu d’oxygène à l’avenir. Je retiens également la phrase de Su Shi qui me portera pour ce printemps.
Pour moi, le premier jet, c’est aussi une fenêtre sur:
Une forêt ensorcelée
À l'orée de la page blanche se dressent, tels des arbres dont on ne connaît ni l'âge ni l'origine, toute les idées rabougries ou vertigineuses, toutes les pensées écorchées ou débridées, tous les mots clairsemés ou touffus, toutes les phrases enchevêtrées ou déployées, toutes les tournures lisses ou vibrantes.Impossible de quitter cette forêt ensorcelée sans y découvrir le lutin ou le géant qui s'y cache. Le premier jet, c'est un peu permettre aux créatures tapies dans la forêt d'arriver jusqu'à la clairière de nos cœurs.
        Les Djinns frivoles
Merci pour le partage de votre texte. Je me sers du premier jet en atelier pour rédiger mes textes par la suite, ce sont des brouillons pour moi. Mais des brouillons très importants où la racine de ma pensée est sortie et qu'elle devient difficile à modifier. En vous lisant, je me rends compte que j'aurais intérêt à utiliser l'écriture spontanée plus régulièrement. Je me promets bien d'essayer car je devrais en retirer un bénéfice certain pour activer ma créativité trop paresseuse.
      Gisèle
Merci pour ce beau texte inspirant qui tombe à point nommé dans mon quotidien.
      Delphine Coqlet
Texte ouvert 3- Des pilules, des p’tites granules…pour un journal personnel en santé
(première partie)
9 mai 2011
Quand j’ai demandé à mes participant(e)s d'ateliers et à mes sympathisants Facebook de m’indiquer les jugements les plus courants dans leur entourage à propos du journal personnel, je pensais sortir mes gants de boxe et les mettre knock-out un à un. Mais j’ai eu un deuxième souffle lorsque j’ai imaginé que chaque préjugé cachait une mini vérité que nous, les amateurs d’écrits intimes, gagnerions à entendre. Ces vérités sont ici servies sous forme des pilules à avaler que j'ai accompagnées de p’tites granules remèdes…
Une affaire d’ados?
J’ai participé un jour au segment d’une émission radiophonique consacré au journal personnel. L’animatrice m’a confié hors d’ondes qu’il n’était pas question pour elle de tenir un journal. Un comédien et une comédienne sont ensuite arrivés dans le studio, brandissant leurs cahiers d’adolescence tout écornés. L’animatrice leur a porté une attention démesurée, surtout parce que ces vedettes disaient ne plus avoir pratiqué ce genre d’écriture depuis. Je me sentais à leurs côtés comme une adolescente attardée. J’avais honte de m’adonner à ce vice solitaire à 50 ans passés et d’inciter d’autres personnes à le faire.…
Oui, écrire son journal personnel est souvent perçu comme une affaire de pubères perturbés. Comme si, une fois adulte, on n’avait plus besoin d’outils pour vivre et se comprendre. J’ai souvent vu aussi dans mes groupes des personnes émues de renouer avec l’écriture qui avait été leur passion de jeunesse, surtout à travers leurs carnets quotidiens. Pourquoi cette longue rupture, ce blocage des artères de communication avec eux-mêmes?
J’ai reçu une piste de réponse dans Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune : « En 1986, je suis revenu à une pratique abandonnée depuis mon adolescence, celle du journal. C’était un peu le point aveugle de mon travail. Tout pour l’autobiographie, rien pour le journal. Un point aveugle, une résistance, un blocage : j’étais brouillé avec mon adolescence. Nous avons refait connaissance. J’ai bien sûr envisagé le journal dans la perspective qui est la mienne : une pratique qui appartient à tout le monde. J’ai été frappé de voir autour de moi l’étendue des préjugés hostiles, et de l’ignorance : beaucoup de gens croient que c’est un genre désuet en voie de disparition. »
Une première pilule à avaler. Heureux de tourner le dos aux turbulences de leurs seize ans, plusieurs ont rejeté du même coup la voie d’expression naturelle qu’était leur journal intime. En restant fâchés noir avec leur adolescence, d’autres ont alimenté ce préjugé qui relie ce genre d’écriture à un stade embryonnaire de développement humain.
Une première p’tite granule remède. L'incomparable journal de Jules Renard est une enfilade d’observations percutantes sur lui-même ou sur sa société, et d’images toutes simples comme celle-ci : « En cet instant, si je frappais sur mon cœur, il rendrait un son argentin.»
S’il n’y a pas d’âge pour évoluer, il n’y a pas d’âge non plus pour vous demander à votre tour : Et mon coeur, quel son rendrait-il en cet instant inédit? Quitte à mettre un peu plus de chair autour de l’os que Renard, pratiquer cette écriture son de cloche à intervalles réguliers peut-être un excellent raccourci pour prendre le pouls de votre vie.
Un gratte-bobos?
J’ai longtemps rédigé mon journal en état de naufrage appréhendé. Mon registre d’expression était alors aussi étroit que la bande de tapisserie qui courait le long des murs de ma salle à dîner. Je pensais qu'il fallait à tout prix faire sérieux, gémir un brin, souffrir en différé... J’ai rencontré la même attitude dans mes ateliers. Quand mes participant(e)s dressent la carte de leur territoire intérieur, la plupart montent en épingle leurs crevasses, déroutes, conflits, pertes et disettes. Comme si la culture du drame de nos journaux et téléjournaux les poussait à ennoblir leurs récriminations, douleurs et impasses au détriment des réussites et joyeuses victoires qui tissent la trame de leur existence.
À force de se faire dire que les gens heureux n'ont pas d'histoires, nos épisodes de bien-être nous apparaissent indignes d’être relevés. C'est vrai qu'il est parfois nécessaire de se libérer d’une expérience traumatisante, mais au lieu d'utiliser nos journaux comme des entreprises entomologiques de cherche-bibittes, on pourrait découvrir le plaisir d’écrire quand tout coule de source, que la paix nous sourit et que tous les soleils du monde se donnent le mot pour nous réchauffer. Le bonheur aussi a le goût de nous raconter son histoire…
Une autre pilule à avaler. Chaque fois qu'on ouvre son journal en pleine tourmente, dans le seul but de remuer les cendres d’une expérience désagréable, qu'on le prive de nos joies et de nos légitimes satisfactions, on renforce ses fonctions de gratte-plaies jusqu’au sang, de martinet pour nos errements (et ceux des autres!), de sac à déchets irrécupérables, d’urne littéraire.
Une autre p’tite granule remède. Dans Visages d'un autoportrait, Zoé Oldenbourg rêve de consacrer des pages de reconnaissance à toutes ces personnes entrevues dans son existence comme par la fenêtre d'un train : « Il en est dont les visages sont comme des reliques. D'autres comme des rayons de soleil ; et d'autres comme des livres qu'on a aimés, et il y en a qui sont comme les fleurs des champs, et il y a aussi des pierres lourdes, et des boissons au goût amer. Et des couteaux tranchants.»
Je vous vous propose enfin un exercice d’écriture panoramique pour ressentir votre parcours dans son ensemble et mettre délibérément l’accent sur certains de ses faits réjouissants. Retracez avec reconnaissance tous les visages qui, de votre enfance à aujourd’hui, ont été pour vous rayons de soleil, ivres aimés, fleurs des champs…
Quant aux visages pierres lourdes, boissons au goût amer ou couteaux tranchants, bah! il sera toujours temps d’y revenir.
Pour ma part, je vous reviendrai avec la seconde partie de cet article : le journal personnel, culte du nombrilisme? ronron tourne-en-rond?
D’ici là, dites-nous ce qui vous a frappé dans les deux préjugés que j’ai portés à votre attention… si ces deux premières pilules ont été faciles ou difficiles à avaler… et si l’une ou l’autre des p’tites granules remèdes, extraites de Comme un Livre ouvert,vous aura été bénéfique.
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Chère Denise,
Pour interagir avec ton texte en devenir sur le journal personnel, voici mes réactions de premier jet :
- plus on écrit, plus on est dans la vie, plus je me sens vivante...
- le journal est un lieu de re-branchement personnel...
- le journal est une visite obligatoire et une démarche libre envers moi-même et qui me permettent ensuite de mieux visiter les autres...
Voilà! En espérant que cela t’alimente...
Denise Bilodeau
Bien inspirant pour redonner un peu de vie, de joie et d'ouverture à mon journal personnel!
Lucie Morin
Je crois au bienfait de l'écriture. Écrire est pour moi un dialogue avec l'autre qui est en moi et que je cherche à découvrir à mesure que je marche sur le chemin de ma vie. Pour moi ce n'est pas du nombrilisme mais du devenir avec une conscience plus élargie. C'est mettre des mots à mesure que je me découvre vivant ma vie.
Claire Lagacé
Le cliché que j'entends le plus autour de moi concernant le journal intime est: « Et si quelqu'un trouvait ces cahiers ? » Moi-même, quelquefois, me surprend à épurer ou « javelliser » mon texte …juste au cas où... En passant, ce « cliché» me tenaille tellement que, récemment, j'ai déchiqueté des pages et des pages et des pages de notes diverses manuscrites ou non que je gardais depuis plus de 25 ans.
Ginette
Texte ouvert 4 : Des pilules, des p’tites granules… pour un journal personnel en santé
(deuxième partie)
1er juin 2011
J’examine maintenant une dernière idée toute faite à propos du journal personnel. Vous êtes sans doute familiers avec elle pour l’avoir entendue autour de vous et peut-être aussi pour l’avoir déjà répandue à votre insu…
Le culte du nombrilisme?
D’où vient que l’écriture soit si souvent acoquinée avec le narcissisme pur et dur? Pourtant, si ma voisine prend son pied en chantant ou en jardinant, personne ne la considère comme la pire égoïste que la terre ait jamais portée!
Anaìs Nin, dont le journal intime a rejoint un très large public, dénonce cette association abusive entre nombrilisme et intériorité : « La société a séparé les deux actions : on peut soit se consacrer aux autres, soit s’abandonner à une introspection égoïste. Pourquoi avoir créé cette dichotomie? Tout ce que fait l’individu pour lui-même et par lui-même finit par refluer comme une rivière vers l’inconscient collectif. »
Entre deux recueils de poèmes, Charles Juliet poursuit lui aussi la publication de ses journaux personnels. Au lieu de le qualifier dediariste(terme qu’il détesteautant que moi), le poète José Acquelin nous le présente comme un simple ‘journalier’ : quelqu’un qui avance avec les mots jour après jour. J’aime, pour ma part, ce passage tiré du Journal IV, de M. Juliet : « Ces notes dans lesquelles je livre ce que je suis, ce que j’ai fait, ce qui m’est advenu, je n’ai ni gêne ni crainte à surmonter lorsque je les vois apparaître. D’une part, je sais que ce que je vis, autrui l’a nécessairement vécu, sous une forme ou sous une autre, et je présume qu’il se retrouvera dans ce que j’ai écrit. D’autre part, je n’ai pas une image de moi à préserver, de sorte que je ne peux redouter le regard qui se posera sur mes mots… »
De plus en plus d’auteurs consacrent d’importants ouvrages à leurs pères et mères. Alors je ne vois pas pourquoi les amateurs se priveraient de cet humus d’une richesse inouïe qu’est leur histoire familiale. Il n’y a aucune honte à parler dans son journal de papa maman la bonne et moi, de ses amours, de ses enfants ou de son travail. Le problème est peut-être d’en rester là, de ne pas insuffler de grandes bouffées d’air à nos cahiers en y laissant entrer le monde entier...
Que de fois j’ai vu en ateliers nos textes faire spontanément référence à la pauvreté, au clonage ou au nucléaire, au suicide des jeunes, à l’après-vie ou à la violence faite aux femmes. Je sais d’expérience que l'écriture autobiographique peut nous relier à la grande famille humaine au lieu de nous en séparer. Parfois même nous élever un peu plus haut… Le cosmos est si proche. Il y a plein de poussières d'étoiles dans nos bols de céréales et on continuerait à écrire comme si Hubert Reeves n'avait jamais existé?
Une dernière pilule à avaler. Quant on consigne les seuls faits de nos vies individuelles sans égard pour les autres réalités qui nous englobent et nous dépassent, on appauvrit nos carnets intimes. Et on prête flanc à leurs détracteurs qui les perçoivent comme un repliement maladif sur soi-même.
Une dernière p’tite granule remède. On est tous bombardés d'images et de données cauchemardesques sur l'état actuel de la planète. On peut se servir de l’espace du journal pour exprimer nos émotions transpersonnelles (peines, révoltes, impuissances) et leur donner un sens. Bien entendu, on peut aussi se réjouir des bonds en avant de l’humanité, de ses incroyables réalisations de toutes sortes.
Dans ‘Les italiques jubilatoires’, Natalie Goldberg évoque avec bonheur cette fonction sociale de l’écriture : « C'est bien mieux d'être un écrivain tribal, écrivant pour tous les peuples et se faisant l'écho de nombreuses voix à travers lui que de rester un individu cloîtré qui essaye de trouver une petite cacahuète de vérité dans son propre esprit. Deviens grand et écris avec le monde entier dans tes bras. »
Choisissez maintenant une situation locale ou internationale qui vous inquiète, vous scandalise ou vous attriste. Situez le continent, le pays, le groupe d'individus concernés. Et entrez, à votre manière, en écriture compassionnelle avec eux comme si vous preniez cette portion du monde dans vos bras.
Un ronron tourne-en-rond?
Dès que vos journaux personnels cesseront d’être des lamentos d’ados, des gratte-bibittes et des serres chaudes, vous n’aurez plus la désagréable sensation de tourner en rond. Vous serez de simples ‘journaliers’ ou ‘journalières’ qui pourront dire comme André Major dans ‘Le sourire d’Anton ou l‘adieu au roman’ : « J’écris quoi? Des choses qui me traversent l’esprit en me rendant au travail ou en en revenant. Pas même des pensées. De vagues intuitions. Des indignations. Des émotions. Des souvenirs. Tout ce qui fait qu’on n’est pas tout à fait une bête de somme. »
Pour plus de réflexions sur l’écriture autobiographique élargie ou des exercices inédits et rafraîchissants, consultez les chapitres 2-3-4-7 et 8 de Comme un livre ouvert.
Mais, pour le moment, dites-nous quand et comment vous vous sentez à l’étroit dans votre journal personnel et si ma proposition d’écriture compassionnelle vous sourit ou pas…
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Explorer notre monde intérieur et le monde extérieur dans un même espace me semble une très belle ouverture d'esprit et de coeur. Le monde a effectivement besoin de plus de compassion.
Lucie Morin
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